Hommage à une enseignante modèle, Erika
En 2020, à leur entrée au collège, 1 élève sur 3 ne disposait pas d’un niveau suffisant en mathématiques. Un élève sur deux n’avait pas non plus la fluidité requise en lecture.
On dit souvent « autrefois, c’était mieux, les élèves étaient plus disciplinés ». Même s’il y a une part de vérité, je vais vous présenter ici une enseignante pour moi modèle qui, à son époque, ce fameux « autrefois », réussissait à motiver et faire apprendre ses élèves, même ceux les plus en difficulté.
Son histoire porte des leçons qu’on peut encore appliquer aujourd’hui.
Cette enseignante n’a pas (encore) de page Wikipédia. Pourtant, elle était pionnière dans l’enseignement de bien des façons.
Alors aujourd’hui, en l’honneur de la Journée de la Femme, je vous présente une femme peu connue du monde, mais sans qui la métapédagogie n’existerait pas aujourd’hui : ma mère, Erika.

Ma mère a toujours voulu être institutrice. Après son bac, sans aucune formation, elle est devenue responsable d’une classe unique (tous les niveaux dans une seule classe). Elle a ensuite enseigné à tous les niveaux, mais ce qu’elle préférait, c’était le CP.
De la classe inversée avant son invention officielle
Erika avait une conception de la pédagogie très en avance pour son époque.
Par exemple, en automne elle emmenait ses élèves dans la forêt pour ramasser des feuilles mortes 🍃 Elle s’en servait :
– pour faire du calcul,
– pour faire des tableaux d’art,
– pour reconnaître les arbres d’après leurs feuilles.
En plus de ça, chacun montrait sa plus belle feuille et expliquait aux autres ce qu’il aimait dans cette feuille. Toute la classe construisait alors ensemble une poésie sur l’automne, ce qui permettait de travailler l’orthographe et la grammaire d’une manière naturelle. Ils chantaient même des chansons sur l’automne.
Elle avait compris les domaines où l’intelligence peut s’exercer, bien avant Gardner ! Elle faisait de la classe inversée avant même que ce terme n’existe.
Grâce à ce fil conducteur, et à la multiplicité des activités, tous les élèves étaient motivés et intéressés par le cours. Ils étaient actifs dans leur apprentissage.
Tous ses élèves quittaient le CP en sachant lire, écrire et calculer. (bien différent de nos élèves de sixième d’aujourd’hui !)
Et ce n’était pas juste parce que les élèves étaient plus « disciplinés » qu’aujourd’hui : elle savait les motiver et donner du sens à leurs apprentissages.

Une attention portée à chaque élève
Ma mère était ma maîtresse de CP. En cours, je remarquais qu’elle s’occupait de chaque élève sans relâche. Je ne la voyais jamais assise à son bureau !
En particulier, il y avait cette fille, Nathalie, qui (d’après le visage que j’ai encore dans ma tête avec ses deux petits yeux) semblait avoir un syndrome d’alcoolisation fœtale. Certains disaient que son handicap ne lui permettait pas d’accéder aux apprentissages.
Pour ma mère, ce n’était tout simplement pas possible qu’elle ne puisse pas lui apprendre à lire. Elle se sentait responsable de l’apprentissage de cette fille. Elle était convaincue qu’elle trouverait des moyens.
Erika a gardé Nathalie dans sa classe de CP pendant 3 ans, jusqu’à ce qu’elle ait le niveau requis. Nathalie avait particulièrement des difficultés pour comprendre les sons complexes.
Ma mère s’est dit qu’elle devait trouver une autre manière pour lui apprendre.
Elle avait déjà observé qu’il y avait des enfants qui apprenaient plutôt d’une manière visuelle, et d’autres qui apprenaient plutôt d’une manière auditive.
Alors elle a pris une assiette à soupe, a mis un fond d’eau dedans et lui a fait écrire avec le doigt dans l’eau : EAU.

Cela a été le déclic pour Nathalie et ma mère a continué d’utiliser le kinesthésique – sans connaître ce mot – pour l’enseigner.
Elle a ainsi créé sa propre méthode de lecture avec des gestes, sans même connaître la méthode de Borel-Maisonny !…
Plus tard, Nathalie a revu ma mère pour la remercier parce qu’elle avait pu faire un CAP et avoir un métier.
Tout cela parce qu’elle avait eu les bases (lire, écrire et calculer) et surtout, parce que son enseignante ne l’avait jamais abandonnée. ♥

Une orthophoniste autodidacte
Enfin, je suis reconnaissante pour ma mère car lorsqu’elle a appris le handicap de naissance de mon fils Nicolas, elle a été un grand soutien non seulement psychologique, mais surtout technique.
Elle ne voulait pas croire les médecins pronostiquant qu’il ne pourrait jamais parler et qu’il ne serait pas capable de suivre une scolarité.
Mais lorsque Nicolas avait 4 ans, j’avais encore du mal. Il ne parlait pas. Il ne savait même pas répéter le son A !
À nouveau, elle a eu une idée révolutionnaire : elle allait lui apprendre à parler… en lui apprenant à lire.
J’avais déjà commencé avec lui la lecture de mots à l’âge de 18 mois et j’étais simplement contente de voir qu’il reconnaissait des mots par le regard.
C’est Erika qui m’a appris à lui enseigner une lettre après l’autre, et comment la lui faire prononcer.
Sans avoir le diplôme, c’était une orthophoniste incroyable.

Leçons retenues
Ma mère est passée de l’autre côté en 2022, mais ses enseignements m’ont marquée à vie.
J’ai beaucoup de chance d’avoir grandi aux côtés d’une enseignante si inspirante, qui aimait profondément son métier. Elle m’a appris à :
- toujours persévérer, et ne rien lâcher
- toujours croire que tout est possible
- croire que si l’élève n’y arrive pas, c’est que l’enseignant n’a pas encore trouvé la bonne manière de l’enseigner
- croire que chaque enfant peut y arriver
- apprendre avec le plaisir
- donner du sens à l’apprentissage
- motiver
- bien structurer son enseignement pour bien structurer le cerveau de l’élève…
Ce sont des principes qu’on retrouve en métapédagogie. En effet, cette méthode que j’enseigne dans mes formations n’existerait pas aujourd’hui sans elle.
Tout cela, et bien plus encore, est inscrit maintenant dans mes gènes.
J’espère être digne de poursuivre son œuvre pour que toutes les “Nathalie” du monde puissent avoir le droit d’apprendre à lire, écrire et calculer et avoir du plaisir à apprendre.


