Comment comprendre la logique de l’enfant
Dans une salle d’attente, je vois une mamie donner des bonbons Tic Tac à un enfant de 3 ans pour lui faire passer le temps.
L’enfant prend la boîte, et est tout fier d’entendre le bruit quand il secoue la boîte. Alors, il la secoue, encore et encore.
La mamie le gronde et dit qu’il fait trop de bruit. (demande indirecte)
Il secoue alors plus doucement. Mais elle le gronde quand même, en lui disant d’arrêter de faire du bruit.
L’enfant cache ensuite la boîte de Tic Tac sur un fauteuil plus loin. Sa mamie lui demande de la rapporter. Tout en levant ses mains et en souriant, il répond qu’il n’y en a plus.
Sa mamie insiste.
Il pleure.
Elle lui dit qu’elle n’a rien fait de mal, donc qu’il n’a aucune raison de pleurer, qu’il est capricieux et elle lui met une sucette en bouche.
Enfin, elle lui désigne une petite fille dans la salle d’attente :
« Regarde la petite fille. Elle, elle ne pleure pas. Tu dois être gentil comme elle.”
L’histoire du point de vue du petit garçon
Pourquoi le petit garçon réagissait ainsi ? Etait-il vraiment capricieux, comme le dit la mamie ?
Voyons ce qu’il se passe dans la tête du petit garçon.
L’adulte pense, à cause de son éducation traditionnelle (on est tous passés par là !), “Il fait du bruit”, “Il n’écoute pas”, “Il est capricieux”.
Mais du point de vue de l’enfant, pour qui tout est encore nouveau dans ce monde, ces étiquettes ne correspondent pas à sa réalité.
*Écoute ce qu’on peut faire avec cette boîte ! C’est plus intéressant que d’en manger !
Bon d’accord, tu ne veux pas trop de bruit. Écoute comme je peux secouer doucement, cela fait un bruit doux !
Mais pourquoi tu me disputes ? J’ai fait moins de bruit !
Bon, puisque tu ne veux plus que je secoue, je laisse la boîte sur le fauteuil là-bas. Comme ça, plus de bruit !
Quoi, tu veux que je la ramène ? Mais tu ne voulais pas que je joue avec ! Je ne comprends plus rien !* (pleurs)
Que s’est-il passé alors pour qu’il y ait ce malentendu ?
Le cerveau de l’enfant fonctionne par liens logiques

Contrairement à ce qu’avance Piaget (psychologue du XXe siècle connu pour sa théorie sur les stades de développement de l’enfant), dès le plus jeune âge, l’enfant construit son intelligence sur une base simple :
Si je fais A, il se passe B.
C’est ce lien qui lui permet de comprendre le monde, d’anticiper, et de s’ajuster. En métapédagogie, ce fonctionnement « Si… Alors » est l’une des fonctions cognitives de base qu’on enseigne.
Chaque expérience renforce ou affine ce lien.
Ici, dans l’histoire, le lien est cassé.
Au début de l’histoire, l’enfant pense : « Mamie m’a grondé parce que j’ai fait trop de bruit. Si je fais trop de bruit, alors Mamie me gronde. Donc si je ne veux pas être grondé (A), alors je ne dois pas faire trop de bruit (B). »
En fait, l’enfant raisonne correctement. Or, voilà ce qu’il se passe dans son expérience :
- L’enfant fait trop de bruit → on lui demande d’en faire moins
- Il fait moins de bruit → on le gronde quand même
- Il s’arrête totalement de faire du bruit, en déposant la boîte qui faisait du bruit → … et on lui demande de la reprendre, en lui faisant un reproche
A ne mène donc pas à B.
A peut donc mener à tout… et son contraire.
Face à cette incohérence, l’enfant ne “désobéit” pas. C’est juste que comme aucune réponse ne fonctionne, il arrive à une impasse. Il y a rupture cognitive. À un moment, le cerveau bascule, et l’enfant ne comprend plus ce qu’il se passe.
C’est là que les pleurs apparaissent. Pas par caprice, mais par saturation, car il ne sait plus quoi faire.
Conséquence possible

De cette confusion, l’enfant peut en tirer les conclusions suivantes (à tort pour nous, mais justes pour lui), qui peuvent l’affecter à différents niveaux dans la vie :
- “Mes actions ne produisent pas d’effet fiable”
- “Comprendre ne sert à rien”
- “Les règles changent sans raison”
En effet, la logique de l’enfant était juste… bien sûr, seulement dans la limite des variables qu’il avait considérées. Il est triste, car sa logique qui était apparemment bonne, est détruite, et il n’a pas trouvé de remplacement logique pour celle-ci.
Il peut alors faire une conclusion dangereuse : désapprendre à raisonner.
Si ce type de situation se répète, l’enfant peut développer les comportements suivants :
- arrêter de chercher à comprendre,
- agir au hasard,
- attendre qu’on lui dise quoi faire,
- ou s’opposer par simple frustration.
C’est comme ça qu’on peut commencer à installer de la confusion à la place de l’intelligence…
Ce qu’il serait mieux de dire à l’enfant
L’enfant aurait besoin qu’on lui dise des règles plus claires. Par exemple :
“Je ne veux pas déranger les autres personnes dans la salle d’attente, elles peuvent être sensibles au bruit. Alors secoue la boîte plus doucement, ou arrête.”
(au lieu du « tu fais trop de bruit » initial qui ne dit pas explicitement et précisément le comportement attendu)
“Si tu continues à secouer, je te retire la boîte.”
Là, le lien Action → Conséquence redevient clair.
Encore mieux : « Bravo d’avoir trouvé que tu peux faire de la musique avec cette boîte. Je te propose de continuer seulement quand on sera à la maison, pour ne pas déranger les gens. »
Bilan
Un enfant apprend moins de ce qu’on lui dit que de la cohérence entre ce qu’on dit et ce qui se passe.
Quand cette cohérence disparaît, ce n’est pas le comportement qui se dérègle en premier.
C’est la pensée.
En métapédagogie, notre but est de structurer efficacement le cerveau de l’enfant pour rendre ses apprentissages optimaux. Mieux structurer les règles qu’on donne à l’enfant est donc l’une des nombreuses façons d’y arriver.
Alors si le comportement d’un enfant dérange, avant de juger, on doit essayer de saisir sa logique à lui, tout en cherchant comment expliciter des règles plus claires.



