Un enfant est-il capricieux ?
Il est courant, à cause de notre éducation classique, de vouloir interpréter la colère ou les pleurs d’un enfant comme un « caprice ».
Dans un article précédent, je racontais l’histoire de l’enfant aux Tic Tac, un petit garçon n’arrivant apparemment pas à tenir en place dans une salle d’attente. Sa grand-mère s’énerve, et l’enfant pleure. Ne comprenant pas son comportement, elle lui dit alors qu’il « est capricieux » et lui donne une sucette pour apaiser ses pleurs.
- « Tu es capricieux » : on vous l’a aussi peut-être dit quand vous étiez petit.
- Donner une sucette : ça vous a sûrement déjà semblé une bonne solution.
Alors, en quoi cette remarque, et cette pratique, sont-elles problématiques sous l’œil d’un métapédagogue ?
1. Le problème des étiquettes : elles enferment l’enfant dans un rôle
En disant “Tu es capricieux”, on ne corrige pas un comportement : on enferme un enfant avec une étiquette. De la même façon qu’on dit parfois aux enfants « Tu es insupportable », « Tu es timide », « Tu es colérique », « Tu es incapable »… Ces phrases ne sont pas adaptées et contribuent même au problème.
Qu’est-ce qu’une étiquette ? Une étiquette telle que “capricieux” ou « timide » sont comme un post-it très collant sur le front de l’enfant, difficile à enlever, avec un côté aussi définissant qu’une étiquette sur un vêtement disant “T-Shirt”.

C’est une phrase très forte et très destructrice, sur les deux plans cognitif et identitaire. En effet, on passe de “Tu pleures” (comportement) à “Tu es capricieux” (jugement sur l’identité, ÊTRE = EGAL).
Avec ce verbe « être », sans s’en rendre compte, on dit à l’enfant que son comportement est son identité.
L’impact cognitif de l’étiquette
Cette phrase empêche l’enfant d’analyser la situation, de comprendre ce qu’il ressent et d’ajuster son comportement en conséquence.
En effet, une « identité » ne se corrige pas (ou difficilement), car le verbe « être » empêche le changement. On ne devrait pas dire « Je suis timide », « Je suis capricieux » de la même façon qu’on dit « Je suis Juliette », « Je suis un enfant », « Je suis française »… , si l’on veut la possibilité de changer le comportement ; car les comportements, eux, peuvent changer.
Alors, lorsqu’on dit à un enfant « Tu es capricieux », l’enfant entend et apprend les choses suivantes :
- “Ce que je ressens n’a pas de valeur”
- “Je suis le problème”
On déplace à tort le problème du comportement vers la personne.
Un comportement qui, en plus, n’est associé qu’à une situation précise qu’on généralise à tort : « Si tu pleures maintenant, ça veut forcément dire que tu pleures tout le temps, tu ES donc capricieux… »
Réactions de l’enfant face à une étiquette
Lorsqu’il entend une étiquette à son égard, l’enfant peut généralement réagir de deux façons différentes :
- L’enfant se conforme à l’étiquette : il internalise le “capricieux”, s’enferme dans le rôle qu’on lui donne, et va tendre à répéter le comportement
- L’enfant résiste à l’étiquette : pour montrer son opposition et son rejet, il entre en conflit
Quelle que soit la réaction de l’enfant, dans les deux cas, aucun apprentissage n’est fait, car un enfant ne progresse pas quand on lui dit ce qu’il est.
Un enfant progresse quand il comprend ce qu’il fait, pourquoi, et comment faire autrement.
Un enfant progresse quand il comprend ce qu’il fait, pourquoi, et comment faire autrement.
2. La sucette coupe le processus de réflexion
Lorsque la grand-mère tente de calmer le petit garçon en lui donnant une sucette, en apparence s’apaise… en apparence seulement. En effet, elle ne répond pas à l’incompréhension de l’enfant et lui envoie plutôt le message suivant :
“Tais-toi, arrête d’exprimer ce qui se passe en toi.”
La sucette est utilisée comme un interrupteur qu’on met en OFF, ce qui va à la fois arrêter la communication, mais aussi arrêter la construction de la pensée.
L’enfant n’a plus accès à trois fonctions essentielles :
- Exprimer : ses émotions, ses besoins, son incompréhension
- Questionner : ce qui ne fait pas sens pour lui
- Comprendre : en mettant des mots, en cherchant du lien

À force, l’enfant apprend quelque chose de dangereux :
- que ses ressentis ne sont pas légitimes
- que chercher à comprendre ne sert à rien
- que parler ne change rien
Alors il s’adapte et se tait. Mais ce silence n’est pas de l’apaisement : c’est un renoncement. L’enfant ne cherche plus à comprendre, et se contente de subir ou de se conformer.
Les conséquences à long terme
Ce type de réponse, si répétée, peut produire :
- des enfants qui n’osent plus poser de questions
- des enfants qui encaissent sans comprendre
- ou à l’inverse, des enfants qui explosent faute de mots
Dans les deux cas, la pensée est fragilisée. Couper l’expression, c’est couper l’accès à la pensée… et à l’apprentissage.
Un enfant qui ne pense plus est un enfant qui n’apprend plus.
Alors, comment parler à l’enfant pour qu’il apprenne réellement, et change son comportement, si on ne peut utiliser ni d’étiquette, ni de bonbon ?
3. Comment répondre à un enfant qui pleure
Lorsqu’on voit un enfant pleurer, il s’agit de dévier la conversation vers sa compréhension de la situation, afin donner un sens à ce qu’il vit.

Par exemple, on peut dire :
- “Tu ne comprends pas pourquoi je te demande ça ?”
- “Tu es frustré, tu voulais continuer.”
- “Je vais t’expliquer.”
Dans tous les cas, faire taire l’enfant via une sucette ou une étiquette n’avance à rien. Accompagner la construction du sens est beaucoup plus efficace.
En métapédagogie, on enseigne le rôle des émotions et comment aider un enfant à les naviguer au mieux. En particulier, on considère que l’adulte n’est pas là pour faire disparaître les émotions. Les émotions sont une partie clé de l’apprentissage et de la vie !
L’adulte est là pour permettre à l’enfant de les comprendre, les exprimer, et les traverser en toute sérénité.

